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LF
Céline
Louis-Férdinand Céline est un de mes auteurs préférés.
Je vous le conseille en 4 tomes dans la Pléïade (l'enfer sur
papier bible).
Loin de voler les droits de ses auteurs, ces extraits vous aiderons à
entrer dans l'oeuvre et à acheter ces livres.
Bonne lecture...
Discours
Mort à
crédit (passage spécial pour médecin)
D'un château
l'autre
bonnes-feuilles : Site des amoureux de la littérature, qui mettent à disposition des pages d'oeuvres qui ne sont pas encore dans le domaine public.
Ces quelques pages (bonnes feuilles) par livre sont une incitation à découvrir l'édition complète
LOUIS
FERDINAND CÉLINE VOUS PARLE
Eh bien voilà!
Ayant vécu dans bien des endroits, sous des climats différents,
et dans des conditions différentes, je me trouve à présent
prié de donner mon impression sur mes chefs d'oeuvre dans un décor
de chaise électrique… Mais ça ne va pas me troubler
du tout, je vais dire tout ce que j'en pense, et personne ne m'empêchera
de parler. Eh bien voyez vous je vais aller vite, parce que je crois que
ces choses là coûtent très cher, il faut donc être
ménager de ses mots je parle tout de suite de ce que je sais et
de ce que j'ai lu. Dans les Mémoires de George Sand, on me lit
pas beaucoup George Sand, mais on lit encore un peu ses Mémoires,
et moi en particulier je les ai lus, il y a un chapitre remarquable où,
étant jeune fille, elle allait au-devant de la vie, et elle avait
des idées de gauche, d'extrême gauche même pour l'époque.
Elle était accueillie, elle avait accès, de par sa naissance
et par sa notoriété on sait que c'était une arrière
petite fille du prince de Saxe , elle avait accès dans les grands
salons, et en particulier dans ceux où se rassemblaient encore
les membres de l'ancienne aristocratie, mais la vraie ! celle qui existait
encore, qui était sortie de la cour de Louis XVI, avec quel mal
! et même de Louis XV. Et elle regardait ces membres de l'aristocratie
avec grande épouvante : la manière dont ils gesticulaient,
dont ils s'agitaient, dont ils s'offraient des petits fours, dont ils
s'avançaient des chaises, les retiraient, cachaient leur perruque
entre les seins des dames, et puis ensuite les mettaient sous Leur derrière,
et puis faisaient mille grâces, mille petits chichis... Elle en
était épouvantée, de voir ces vieux d'une époque
disparue faire tant de grimaces. Eh bien, personnellement, je trouve ce
chapitre essentiel. je crois que Proust lui même s'en est bien servi,
dans ce fameux chapitre où on voit les gens vieillir sur place;
c'est un chapitre fameux, mais là je crois que George Sand l'a
précédé; c'est vraiment un très gros effort
littéraire. Eh bien j'ai la même impression quand je lis
un livre; j'ai l'impression de gens qui font des grimaces. Ils font des
singeries tout à fait inutiles. Ils ne vont pas directement dans
le sujet, ils tournent autour, ils s'avancent des chaises, ils font des
prologues; mais ils ne vont pas directement au nerf, n'est ce pas, à
l'émotion, ils n'y vont pas du tout. Alors voilà : pour
tout dire, je regarde les romans de mes contemporains, je me dis : «
Ça signifie déjà du travail, mais du travail inutile.
» Voilà ce que pense. Parce qu'ils ne sont pas à la
mesure de l'époque, ni dans le ton de l'époque. Le ton de
l'époque, eh bien mon Dieu... Il faut tenir compte que le roman,
puisqu'il s'agit de roman, puisque c'est là dessus qu'on me demande
donner ma pensée, le roman n'a plus la mission qu'il avait ; il
n'est plus un organe d'information. Du temps de Balzac on apprenait la
vie d'un médecin de campagne dans Balzac du temps de Flaubert,
la vie de l'adultère dans Bovary etc etc. Maintenant nous sommes
renseignés sur tous ces chapitres, énormément renseignés
: et par la presse, et par les tribunaux, et par la télévision,
et par les enquêtes médico-sociales. Oh! il y en a des histoires,
avec des documents, des photographies... Il n'y a plus besoin de tout
ça. je crois que le rôle documentaire, et même psychologique,
du roman est terminé, voilà mon impression. Et alors, qu'est
ce qui lui reste Eh bien, il ne lui reste pas grand chose, il lui reste
je style et puis les circonstances où le bonhomme se trouve. Proust
évidemment se trouvait dans le monde, eh bien a raconte le monde,
n'est ce pas, ce qu'il voit, et puis enfin les petits drames de la pédérastie.
Bon. Très bien. Maïs enfin, il s'agit de se placer dans la
ligne où vous place la vie_ et puis de ne pas en sortir, de façon
à recueillir tout ce qu'a y a, et puis de transposer en style.
Alors, question de style. Le style de tous ces trucs là, je le
trouve dans le même ton que le bachot, dans le même ton que
le journal habituel dans le même ton que les plaidoiries, dans le
même ton que les déclarations à la Chambre, c'est
à dire un style verbal, éloquent peut être, mais en
tout cas certainement pas émotif je les regarde comme les impressionnistes
devaient regarder les peintres de leur époque, qui le leur rendaient
bien. Evidemment l'impressionniste, quand il regardait l'église
d'Auvers par un peintre de l'époque, un bon peintre de l'époque,
ce n'était pas du Van Gogh ! Et l'autre disait « Mais c'est
une horreur, c'est un malfaiteur, il faut le tuer ! Eh bien, ils pensent
encore ça de mes livres, évidemment.
Je dis que ce que l'on fait, ce sont des romans inutiles, parce que ce
qui compte, c'est le style, et le style, personne ne veut s'y plier. Ça
demande énormément de travail, et les gens ne sont pas travailleurs,
ils ne vivent pas pour travailler, ils vivent pour jouir de la vie, alors
ça ne permet pas beaucoup de travail. Les impressionnistes étaient
de très gros travailleurs. Sans travail, il n y a pas grand chose
a faire. Il y a l'éloquence naturelle : c'est vraiment très
mauvais, L’éloquence naturelle. Il faut que ça tienne
à la page. Pour tenir sur une page, ça demande un très
gros effort.
Je trouve que là, il y a quelque chose à faire entièrement,
un style. Eh bien, des styles, il n'y en a pas beaucoup dans une époque,
vous savez. Sans être bien prétentieux il n'y en a pas beaucoup.
Il y en a trois ou quatre par génération il but dire la
vérité, parce que, si je ne la dis pas, personne ne là
dira. Ils sont décadents eux mêmes, après; ils ne
durent qu'un temps. Il y a une notion de la vie, une philosophie générale,
qui fait que la vie est éternelle, que la vie commence à
soixante ans, à cinquante ans... Non! Non! Elle est passagère!
C'est donc le temps qui régit, et il ne dure pas toujours. George
Sand se moquait de ces vieilles grimaces des anciens courtisans. Mais
elle même, si nous la voyions maintenant, nous la trouverions parfaitement
ridicule. Il y a donc un temps, un temps précis. Regardez les grandes
histoires. Qu'est ce qui tient au théâtre? Pas grand chose.
On revient toujours à Shakespeare, forcément. Shakespeare,
il a pour lui le costume, ça le sauve. Il se situe donc hors de
son époque. Là il a gagné. Tandis que si nous jouons
du Shakespeare en costume de ville, nous savons que c'est très
mauvais, ça ne donne pas l'effet. Il y a toute espèce de
choses qui concourent.
Alors on dit : les romans de Céline, c'est agaçant, c'est
crispant, etc. : parce que ça n'est pas dans le style du bachot,
dans le style admis, le style du journal habituel, le style de la licence.
Styles qui vraiment s'imposent, formellement, et qui tiennent, et qui
tiendront, je vais vous dire pourquoi, peu à peu.
je reviens à ce style. Ce style, il est fait d'une certaine façon
de forcer les phrases à sortir légèrement de leur
signification habituelle, de les sortir des gonds pour ainsi dire, les
déplacer, et forcer ainsi le lecteur à lui même déplacer
son sens. Mais très légèrement! Oh ! très
légèrement ! Parce que tout ça, si vous faites lourd,
n'est ce pas, c'ait une gaffe, c'est la gaffe. Ça demande donc
énormément de recul, de sensibilité; c'est très
difficile à faire, parce qu'il faut tourner autour. Autour de quoi?
Autour de l'émotion.
Alors là, j'en reviens à ma grande attaque contre le Verbe.
Vous savez, dans les Écritures, il est écrit : « Au
commencement était le Verbe. » Non! Au commencement était
l'émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l'émotion,
comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval
est le galop; on lui fait avoir le trot. On a sorti l'homme de la poésie
émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c'est à
dire le bafouillage, n'est ce pas? Ou les idées. Les idées,
rien n'est plus vulgaire. Les encyclopédies sont pleines d'idées,
il y en a quarante volumes, énormes, remplis d'idées. Très
bonnes, d'ailleurs. Excellentes. Qui ont fait leur temps. Mais ça
n'est pas la question. Ce n'est pas mon domaine, les idées, les
messages. je ne suis pas un homme à message. je ne suis pas un
homme à idées. je suis un homme à style. Le Style,
dame, tout le monde s'arrête devant, personne n'y vient à
ce truc là. Parce que c'est un boulot très dur. Il consiste
à prendre les phrases, je vous le disais, en les sortant de leurs
gonds. Ou une autre image : si vous prenez un bâton et si vous voulez
le faire paraître droit dans l'eau, vous allez le courber d'abord,
parce que la réfraction fait que si je mets ma canne dans l'eau,
elle a l'ait d'être cassée. Il faut la casser avant de la
plonger dans l'eau. C'est un vrai travail. C'est le travail du Styliste.
Souvent les gens viennent me voir et me disent : « Vous avez l'air
d'écrire facilement. » Mais non ! je n'écris pas facilement!
Qu'avec beaucoup de peine! Et ça m'assomme d'écrire, en
plus. Il faut que ça soit fait très très finement,
très délicatement. Ça fait du 80.000 pages pour arriver
à faire 800 pages de manuscrit, où le travail est effacé.
On ne le voit pas. Le lecteur n'e§t pas supposé voir le travail.
Lui, c'est un passager. Il a payé sa place, il a acheté
le livre. Il ne s'occupe pas de ce qui se passe dans les soutes, il ne
s'occupe pas de ce qui se passe sur le pont, il ne sait pas comment on
conduit le navire. Lui, il veut jouir. La délectation. Il a le
livre, il doit se délecter. Mon devoir à moi est de le faire
se délecter, et à cela je m'emploie. Et je veux donc qu'il
me dise : « Ah ! vous faites ça... Ah c'est facile... Ah!
moi mon Dieu, si j'avais votre facilité! » Mais je n'ai pas
de facilité du tout, nom de Dieu! Aucune. Rien du tout. Les types
sont beaucoup plus doués que moi. Seulement je me mets au travail.
Le travail, eux, ils ne le mettent pas, ils ne se concentrent pas. Voilà
l'aventure.
On entend dire : « Bon. Très bien. Il met trois points, trois
points... » Vous savez, trois points, les impressionnistes ont fait
trois points. Vous avez Seurat, il mettait des trois points partout; il
trouvait que ça aérait, ça faisait voltiger sa peinture.
Il avait raison, cet homme. Ça a pas fait beaucoup école.
On respecte beaucoup Seurat, on l'achète très cher'. Mais
enfin, on ne peut pas dire qu'il ait fait des petits. je ne crois pas
que moi on me suive beaucoup. N'ayez pas peur. On en prendra un petit
peu, un petit bout par ci, par là, mais pas beaucoup. C'est trop
dur. De même que Seurat... on n'a pas continué.
Je vais vous dire pourquoi. je vais aller plus loin, je me demandais ce
matin pourquoi on résistait à changer de style. Les grandes
civilisations ont changé souvent de style. Je parle des grandes
civilisations disparues, oubliées, que ce soit les Sumériens,
les Araméens, toutes ces civilisations, il y en a quarante, cinquante,
entre le Tigre et l'Euphrate, qui ont eu des poètes, qui ont eu
des écrivains, qui ont eu des législateurs. Ils ont changé
souvent de style. Les Français, eux, sont soudés; ils sont
soudés au style Voltaire, qui était une jolie forme d'ailleurs,
qui fut copié par Bourget, par Anatole France, et puis finalement
par tout le monde. Il m'a été donné de lire La Revue
des Deux Mondes des cent dernières années. Il y a là
dedans toute espèce de romans faciles; il n'y a qu'à rajouter
des téléphones, des avions, et ça ira très
bien. On est resté sous un style.
Parce que je crois que pour avoir un nouveau style, il faut une civilisation
très neuve, très forte plutôt. Par exemple, vous avez
en ce moment ci les Chinois qui tapent dans leur langue et qui sont en
train de se défaire de leurs caractères, de leur style même,
parce que vous savez que la langue chinoise est une langue très
complexe, qui était comprise grâce à des artifices
par une certaine secte. Eh bien, eux, ils ont le courage, et ils ont la
force, dirons nous, la passion, de se défaire entièrement
de l'ancien chinois pour faire un autre chinois plus neuf. Et ça,
ça n'arrive pas... Remarquez, les Américains n'ont jamais
rien fait de nouveau. Quand ils cherchent un mot, ils piochent dans le
latin, péniblement, ils n'ont jamais rien inventé du tout.
C'est très difficile d'inventer des mots, et c'est très
difficile de changer de style. À ce point que je crois que celui
là est vraiment ce qu'il faut à notre petite civilisation
française, qui aura duré quatre cents ans, quatre siècles,
rien du tout. Alors ils sont fixés à ça, je peux
dire, parce qu'ils n'ont plus la force, la passion qu'il faut pour changer
de style. On ne peut pas.
Vous savez, j'ai été pendant vingt ans médecin à
Clichy, au dispensaire de Clichy, et je me suis occupé de l'histoire
de Clichy. Clichy la Garenne, près de Paris. J'ai mis un historien
là dessus, un ami, qui est mort maintenant. Il s'appelait Sérouille.
J'ai écrit une préface, on a supprimé le livre et
la préface, parce que tout ça, c'était défendu;
bon. Il y avait dans cette histoire de Clichy bien des faits remarquables,
mais il y en avait un surtout qui était drôle, c'était
qu'il y avait à un moment donné, vers 18 70, un curé
à Clichy qui avait dit : « Ces gens là ne comprennent
pas du tout le latin, je leur fais la messe pour rien; je vais faire la
messe en français. » Oh ! mais là il avait été
tancé par la Commission des Rites, et finalement il avait été
chassé de son église, et on a redit la messe en latin. Pourquoi?
je demandais alors à Sérouille. Il a réfléchi
longuement et il m'a dit : « Parce qu'il n'y avait plus assez de
foi. » En effet. C'est l'histoire : c'est la foi. Regardez les Russes,
ils ne changent pas le russe, n'est ce pas. Par conséquent ils
n'ont pas une grande foi. Les Français n'ont certainement plus
la foi pour changer leur langue, pas assez de chaleur pour ça.
Je pourrais d'ailleurs donner plus vulgairement et plus compréhensiblement
un exemple dans la publicité des journaux que je lis, les grands
hebdomadaires. je ne regarde pas beaucoup le texte, ça n'est pas
intéressant. je regarde les publicités. Elles me donnent
bien l'idée de ce que les gens réclament. Ça coûte
beaucoup d'argent, donc ça c'est pas fait pour rien. Il y a des
réclames pour la margarine. je vois un grand père et une
grand mère. La grand mère dit : « je vais me servir
de la margarine X. » Et le grand père qu'on représente
répond : « Mais tu es folle! À nos âges, on
ne change pas nos habitudes! » Eh bien c'est tout à fait
le cas de la France. La France a passé l'âge de changer d'habitude.
Il est donc très certain, presque certain, qu'elle ne va pas changer
de style pour me faire plaisir. Alors moi, je grattouillerai toujours
dans mes perfectionnements mes raffinements, mais ça ne sert à
rien du tout. On continuera toujours à publier du Bourget, de l'Anatole
France, de la phrase bien filée, etc. Donc, c'est un coup pour
la gloire, c'est vraiment de la vanité. J'en suis au désespoir
moi même et, je vous prie, avec beaucoup de mal. Ceci dit, je n'ai
plus qu'à me retirer. Je n'ai plus grand chose à dire. Non...
Non... je vous remercie. Ça va comme ça. je crois...
MORT A CREDIT
Nous voici encore seuls. Tout
cela est si lent, si lourd, si triste... Bientôt je serai vieux.
Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils
ont dit des choses. Ils ne m'ont pas dit grand chose. Ils sont partis.
Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin
du monde.
Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte.
Une grande tempête s'élève de la nuit. Tout en haut,
où nous sommes, la maison tremble. C'était une douce et
gentille fidèle amie. Demain on l'enterre rue des Saules. Elle
était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai
dit dès le premier jour quand elle a toussé : « Ne
vous allongez pas surtout!... Restez assise dans votre lit! » Je
me méfiais. Et puis voilà... Et puis tant pis.
Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde.
Je vais leur écrire qu'elle est morte Madame Bérenge à
ceux qui m'ont connu, qui l'ont connue. Où sont ils?
Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que
les toits s'écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre
maison disparaisse.
Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans
les lettres. Je ne sais plus à qui écrire... Tous ces gens
sont loin... Ils ont changé d'âme pour mieux trahir, mieux
oublier, parler toujours d'autre chose...
Vieille Madame Bérenge, son chien qui louche on le prendra, on
l'emmènera...
Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s'est arrêté
chez elle. Il est là dans l'odeur de la mort récente, l'incroyable
aigre goût... Il vient d'éclore... Il est là... il
rôde... Il nous connaît, nous le connaissons à présent.
Il ne s'en ira plus jamais. Il faut éteindre le feu dans la loge.
A qui vais je écrire ? Je n'ai plus personne. Plus un être
pour recueillir doucement l'esprit gentil des morts... pour parler après
ça plus doucement aux choses... Courage pour soi tout seul!
Sur la fin ma vieille bignolle, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait,
elle me retenait par la main... Le facteur est entré. Il l'a vue
mourir. Un petit hoquet. C'est tout. Bien des gens sont venus chez elle
autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans
l'oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son
képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai
plus tard s'ils ne reviennent pas. J'aime mieux raconter des histoires.
J'en raconterai de telles qu'ils reviendront, exprès, pour me tuer,
des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.
A la clinique où je
fonctionne, à la Fondation Linuty on m'a déjà fait
mille réflexions désagréables pour les histoires
que je raconte... Mon cousin Gustin Sabayot, à cet égard
il est formel : je devrais bien changer mon genre. Il est médecin
lui aussi, mais de l'autre côté de la Seine, à la
Chapelle Jonction. Hier j'ai pas eu le temps d'aller le voir. Je voulais
lui parler justement de Madame Bérenge. Je m'y suis pris trop tard.
C'est un métier pénible le nôtre, la consultation.
Lui aussi le soir il est vanné. Presque tous les gens ils posent
des questions lassantes. Ça sert à rien qu'on se dépêche,
il faut leur répéter vingt fois tous les détails
de l'ordonnance. Ils ont plaisir à faire causer, à ce qu'on
s'épuise... Ils en feront rien des beaux conseils, rien du tout.
Mais ils ont peur qu'on se donne pas de mal, pour être plus sûrs
ils insistent; c'est des ventouses, des radios, des prises... qu'on les
tripote de haut en bas... Qu'on mesure tout... L'artérielle et
puis la connerie... Gustin lui à la Jonction ça fait trente
ans qu'il pratique. Les miens, mes pilons, j'y pense, je vais les envoyer
un beau matin à la Villette, boire du sang chaud. Ça les
fatiguera dès l'aurore... Je ne sais pas bien ce que je pourrais
faire pour les dégoûter....
Enfin avant hier j'étais décidé d'aller le voir,
le Gustin, chez lui. Son bled c'est à vingt minutes de chez moi
une fois qu'on a passé la Seine. Il faisait pas joli comme temps.
Tout de même je m'élance. Je me dis je vais prendre l'autobus.
Je cours finir ma séance. Je me défile par le couloir des
pansements. Une gonzesse me repère et m'accroche. Elle a un accent
qui traînaille, comme le mien. C'est la fatigue. En plus ça
racle, ça c'est l'alcool. Maintenant elle pleurniche, elle veut
m'entraîner. « Venez Docteur, je vous supplie! ... ma petite
fille, mon Alice !... C'est rue Rancienne! ... c'est à deux pas!...
» Je ne suis pas forcé d'y aller. En principe moi je l'ai
finie, ma consultation !... Elle s'obstine ... Nous sommes dehors... J'en
ai bien marre des égrotants ... En voici trente emmerdeurs que
je rafistole depuis tantôt... J'en peux plus... Qu'ils toussent!
Qu'ils crachent! Qu'ils se désossent! Qu'ils s'empédèrent!
Qu'ils s'envolent avec trente mille gaz dans le croupion !... Je m'en
tartine !... Mais la pleureuse elle m'agrafe, elle se pend vachement à
mon cou, elle me souffle son désespoir. Il est plein de «
rouquin »... Je suis pas de force à lutter. Elle me quittera
plus. Quand on sera dans la rue des Casses qui est longue et sans lampe
aucune, peut être que je vais lui refiler un grand coup de pompe
dans les miches... Je suis lâche encore... Je me dégonfle
... Et ça recommence, la chansonnette. « Ma petite fille!
... Je vous en supplie, Docteur !... Ma petite Alice!... Vous la connaissez
? ... » La rue Rancienne c'est pas si près... Ça me
détourne ... Je la connais. C'est après les Usines aux câbles...
Je l'écoute à travers ma berlue ... « On n'a que 82
francs par semaine... avec deux enfants! ... Et puis mon mari qui est
terrible avec moi !... C'est une honte, mon cher Docteur!... »
Tout ça c'est du mou, je le sais bien. Ça pue le grain pourri,
l'haleine des pituites...
On est arrivé devant
la tôle ...
Je monte. Je m'asseye enfin ... La petite môme porte des lunettes.
Je me pose à côté de son lit. Elle joue quand même
un peu encore avec la poupée. Je vais l'amuser à mon tour.
Je suis marrant, moi, quand je m'y donne... Elle est pas perdue la gniarde...
Elle respire pas très librement... C'est congestif c'est entendu....
Je la fais rigoler. Eue s'étouffe. Je rassure la mère. Elle
en profite, la vache, alors que je suis paumé dans sa crèche
pour me consulter à son tour. C'est à cause des marques
des torgnioles, qu'elle a plein les cuisses. Elle retrousse ses jupes,
des énormes marbrures et même des brûlures profondes.
Ça c'est le tisonnier. Voilà comme il est son chômeur.
Je donne un conseil... J'organise avec une ficelle un petit va et vient
très drôle pour la moche poupée... Ça monte,
ça descend jusqu'à la poignée de la porte... c'est
mieux que de causer.
J'ausculte, y a des râles en abondance. Mais enfin c'est pas si
fatal... Je rassure encore. Je répète deux fois Les mêmes
mots. C'est ça qui vous pompe... La môme elle se marre à
présent. Elle se remet à suffoquer. Je suis forcé
d'interrompre. Elle se cyanose... Y a peut être un peu de diphtérie?
Faudrait voir... Prélever ?... Demain!...
Le pape rentre. Avec ses 82 francs, on se tape rien que du cidre chez
lui, plus de vin du tout. « Je bois au bol. Ça fait pisser!
» qu'il m'annonce tout de suite. Il boit au goulot. Il me montre...
on se congratule qu'elle est pas si mal la mignonne. Moi, c'est la poupée
qui me passionne... Je suis trop fatigué pour m'occuper des adultes
et des pronostics. C'est la vraie caille les adultes! J'en ferai plus
un seul avant demain.
Je m'en fous qu'on me trouve pas sérieux. Je bois à la santé
encore. Mon intervention est gratuite, absolument supplémentaire.
La mère me ramène à ses cuisses. Je donne un suprême
avis. Et puis, je descends l'escalier. Sur le trottoir voilà un
petit chien qui boite. Il nie suit d'autorité. Tout m'accroche
ce soir. C'est un petit fox ce chien là, un noir et blanc. Il est
perdu ça me parait. C'est ingrat les chômeurs d'en haut.
Ils ne me raccompagnent 7* Je suis sûr qu'ils recommencent à
se battre. Je
entends qui gueulent. Qu'il lui fonce donc son tison tout r dans le trou
du cul! Ça la redressera la salope! Ça rendra à me
déranger!
présent je m'en vais sur la gauche... Sur Colombes, en me. Le petit
chien, il me suit toujours... Après ières c'est la Jonction
et puis mon cousin. Mais le petit chien boite beaucoup. Il me dévisage.
Ça me dégoûte de le voir traînasser. Faut mieux
que je rentre après tout. On est «venu par le Pont Bineux
et puis le rebord des usines. Il était pas tout à fait fermé
le dispensaire en arrivant... J'ai dit à Madame Hortense : «
On va nourrir le petit clebs. Il faut que quelqu'un cherche de la viande...
Demain à la première heure on téléphonera...
Ils viendront de la « Protectrice » le chercher avec une auto.
Ce soir il faudrait l'enfermer. » Alors je suis reparti tranquille.
Mais c'était un chien trop craintif. Il avait reçu des coups
trop durs. La rue c'est méchant. Le lendemain en ouvrant la fenêtre,
il a même pas voulu attendre, il a bondi à l'extérieur,
il avait peur de nous aussi. Il a cru qu'on l'avait puni. Il comprenait
rien aux choses. Il avait plus confiance du tout. C'est terrible dans
ces cas là.
Il me bien connaît Gustin. Quand il est à jeun il est d'un
excellent conseil. Il est expert en joli style. On peut se fier à
ses avis. Il est pas jaloux pour un sou. Il demande plus grand chose au
monde. Il a un vieux chagrin d'amour. Il a pas envie de le quitter. Il
en parle tout à fait rarement. C'était une femme pas sérieuse.
Gustin c'est un coeur d'élite. Il changera pas avant de mourir.
Entre temps, il boit un petit peu...
Mon tourment à moi c'est le sommeil. Si j'avais bien dormi toujours
j'aurais.jamais écrit une ligne.
« Tu pourrais, c'était l'opinion à Gustin, raconter
des choses agréables... de temps en temps... C'est pas toujours
sale dans la vie... » Dans un sens c'est assez exact. Y a de la
manie dans mon cas, de la partialité. La preuve c'est qu'à
l'époque où je bourdonnais des deux oreilles et encore bien
plus qu'à présent, que j'avais des fièvres toutes
les heures j'étais bien moins mélancolique... Je trafiquais
de très beaux rêves... Madame Vitruve, ma secrétaire,
elle m'en faisait aussi la remarque. Elle connaissait bien mes tourments.
Quand on est si généreux on éparpille ses trésors
on les perd de vue... Je me suis dit alors : « La garce de Vitruve,
c'est elle qui les a planqués quelque part... » Des véritables
merveilles... des bouts de légende... de la pu
extase... C'est dans ce rayon là que je vais me lancer désormais...
Pour être plus sûr je trifouille le fond de mes papiers...
Je ne retrouve rien... je téléphone à Delumelle mon
placeur; je veux m'en faire un mortel ennemi... Je veux qu'il râle
sous les injures... Il en faut pour le cailler 1... Il s'en fout! Il a
des millions. Il me répond de prendre des vacances... Elle arrive
enfin, ma Vitruve. Je me méfie d'elle. J'ai des raisons fort sérieuses.
Où que tu l'as mise ma belle oeuvre ? que je l'attaque comme ça
de but en blanc. J'en avais au moins des centaines des raisons pour la
suspecter...
La Fondation Linuty, c'était devant le ballon en bronze à
la Porte Pereire. Elle venait là me rendre mes copies, presque
tous les jours quand j'avais fini mes malades. Un, petit bâtiment
temporaire et rasé depuis. Je m'y plaisais pas. Les heures étaient
trop régulières. Linuty qui l'avait créée
c'était un très grand millionnaire, il voulait que tout
le monde se soigne et se trouve mieux sans argent. C'est emmerdant les
philanthropes. J'aurais préféré pour ma part un petit
business municipal... Des vaccinations en douce ... Un petit condé
de certificats... Un bain douche même ... Une espèce de retraite
en somme. Ainsi soit il. Mais je suis pas Zizi, métèque,
ni Franc Maçon, ni Normalien, je sais pas me faire valoir, je baise
trop, j'ai pas la bonne réputation... Depuis quinze ans, dans la
Zone, qu'ils me regardent et qu'ils me voient me défendre, les
plus résidus tartignolles, ils ont pris toutes les libertés,
ils ont pour moi tous les mépris. Encore heureux de ne pas être
viré. La littérature ça compense. J'ai pas à
me plaindre. La mère Vitruve tape mes romans. Elle m'est attachée.
« Écoute 1 que je lui fais, chère Daronne, eest la
dernière fois que je
t'engueule!... Si tu ne retrouves pas
Légende, tu peux dire que c'est la fin, que c'est le
de notre amitié. Plus de collaboration ' on confiante!...
de rassis !... Fini le tutu!... Plus d'haricots!... »
Elle fond alors en jérémiades. Elle est affreuse en t Vitruve,
et comme visage et comme boulot. C'est vraie obligation. Je la traîne
depuis l'Angleterre. t la conséquence d'un serment. C'est pas d'hier
qu'on se connaît. C'est sa fille Angèle à Londres
qui me l'a fait autrefois jurer de toujours l'aider dans la vie. Je men
suis occupé je peux le dire. J'ai tenu ma promesse. C'est le serment
d'Angèle. Ça remonte à pendant la guerre. Et puis
en somme elle sait plein de choses. Bon. Elle est pas bavarde en principe,
mais elle se souvient... Angèle, sa fille : c'était une
nature. C'est pas croyable ce qu'une mère peut devenir vilaine.
Angèle a fini tragiquement. Je raconterai tout ça si on
me force. Angèle avait une autre soeur, Sophie la grande nouille,
à Londres, établie là bas. Et Mireille ici, la petite
nièce, elle a le vice de toutes les autres, une vraie peau de vache,
une synthèse.
Quand j'ai déménagé de Rancy, que je suis venu à
la Porte Pereire, elles m'ont escorté toutes les deux. C'est, changé
Rancy, il reste presque rien de la muraille et du Bastion. Des gros débris
noirs crevassés, on les arrache du remblai mou, comme des chicots.
Tout y passera, la ville bouffe ses vieilles gencives. C'est le «
P. 0. bis » à présent qui passe dans les ruines, en
trombe. Bientôt ça ne sera plus partout que des demi gratte
ciel terre cuite. On verra bien. Avec la Vitruve on était toujours
en chicane sur la question des misères. C’est elle qui prétendait
toujours qu'elle avait souffert davantage. C'était pas possible.
Pour les rides,, ça c'est bien sûr, elle en a bien plus que
moi! C'est inépuisable les rides, le fronton infect des belles
années dans la viande. « Ça doit être Mireille
qui les a rangées vos pages! »
Je pars avec elle je l'accompagne, quai des Minimes. Elles demeurent ensemble,
près des chocolats Bitronnelle, ça s'appelle l'Hôtel
Méridien.
Leur chambre c'est un fatras incroyable, une carambouille en articles
de colifichets, surtout des lingeries, rien que du fragile, de l'extrêmement
bon marché.
Madame Vitruve et sa nièce elles sont de la fesse toutes les deux.
Trois injecteurs qu'elles possèdent, en plus d'une cuisine complète
et d'un bidet en caoutchouc. Tout ça tient entre les deux lits
et un grand vaporisateur qu'elles n'ont jamais su faire gicler. Je veux
pas dire trop de mal de Vitruve. Elle a peut être connu plus de
déboires que moi dans la vie. C'est toujours ça qui me tempère.
Autrement si j'étais certain je lui filerais des trempes affreuses.
C'était au fond de la cheminée qu'elle garait la Remington
qu'elle l'avait pas fini de payer... Soi disant. Je donne pas cher pour
mes copies, c'est exact encore... soixante cinq centimes la page, mais
ça cube quand même à la fin... Surtout avec des gros
volumes.
Question de loucher, la Vitruve, j'ai jamais vu pire. Elle faisait mal
à regarder.
Aux cartes, aux tarots c'est à dire, ça lui donnait du prestige
cette loucherie farouche. Elle leur faisait aux petites clientes des bas
de soie... l'avenir aussi à crédit. Quand elle était
prise alors par l'incertitude et la réflexion, derrière
ses carreaux, elle en voyageait du regard comme une vraie langouste.
Depuis les « tirages » surtout elle gagnait en influence dans
les environs. Elle connaissait tous les cocus. Elle me les montrait par
la fenêtre, et même les trois assassins « j'ai les preuves!
» En plus je lui ai fait don pour la pression artérielle
d'un vieil appareil Laubry et je lui ai enseigné un petit massage
pour les varices. Ça ajoutait à son casuel. Son ambition
c'était les avortements ou bien encore de tremper dans une révolution
sanglante, que partout on parle d'elle, que ça se propage dans
les journaux.
Quand je la voyais farfouiller dans les recoins de son bazar je pourrais
jamais tout écrire combien qu'elle me dégoûtait. A
travers le monde entier y a des camions chaque minute qui écrasent
des gens sympathiques... La mère Vitruve elle émanait une
odeur poivrée. C'est souvent le cas des rouquines. Elles ont je
crois, les rousses, le destin des animaux, c'est brute, c'est tragique,
c'est dans le poil. Je l'aurais bien étendue moi quand je l'entendais
causer trop fort, parler des souvenirs... Le feu au cul comme elle avait,
ça lui était difficile de trouver assez d'amour. A moins
d'un homme saoul. Et en plus qu'il fasse très nuit, elle avait
pas de chance! De ce côté là je la plaignais. Moi
j'étais plus avancé sur la route des belles harmonies. Elle
trouvait pas ça juste non plus. Le jour où il le faudrait,
j'avais presque de quoi en moi me payer la mort... J'étais un rentier
d'Esthétique. J'en avais mangé de la fesse et de la merveilleuse...
je dois le confesser de la vraie lumière. J'avais bouffé
de l'infini.
Elle avait pas d'économies, tout ça se pressent très
bien, y a pas besoin d'en causer Pour croûter et jouir en plus il
fallait qu'elle coince le client par la fatigue ou la surprise. C'était
un enfer.
Après sept heures, en principe, les petits boulots sont rentrés.
Leurs femmes sont dans la vaisselle, le mâle s'entortille dans les
ondes radios. Alors Vitruve abandonne mon beau roman pour chasser sa subsistance.
D'un palier à l'autre qu'elle tapine avec ses bas un peu grillés,
ses jerseys sans réputation. Avant la crise elle pouvait encore
se défendre à cause du crédit et de la manière
qu'elle ahurissait les chalands, mais on la donne à présent
sa fourgue identique en prime, aux perdants râleux du bonneteau.
C'est plus des conditions loyales. J'ai essayé de lui expliquer
que c'était la faute tout ça aux petits Japonais... Elle
me croyait pas. Je l'ai accusée de me dissoudre exprès ma
jolie Légende dans ses ordures même...
C'est un chef d'oeuvre! que j'ajoutai. Alors sûrement on le retrouvera!
Elle s'est bidonnée... On a fourgonné ensemble dans le tas
de la camelote.
La nièce est arrivée à la fin, très en retard.
Fallait voir ses hanches! Un vrai scandale sur pétard... Toute
plissée sa jupe... Pour que ça tienne bien la note. L'accordéon
du fendu. Rien ne se perd. Le chômeur c'est désespéré,
c'est sensuel, ça n'a pas le rond pour inviter... Ça ramène.
« Toi pet! » qu'ils lui jetaient... En pleine face. Au bout
des couloirs, à force de bander pour des prunes. Les jeunots qui
ont les traits fins plus que les autres, ils sont bien doués pour
en croquer, se faire bercer dans la vie. Ça c'est venu plus tard
seulement qu'elle est descendue se défendre!... après bien
des catastrophes... Pour le moment elle s'amusait...
Elle l'a pas trouvée non plus ma jolie Légende. Elle s'en
foutait du « Roi Krôgold »... C'est moi seulement que
ça tracassait. Son école pour s'affranchir, c'était
le « Petit Panier » un peu avant le Chemin de Fer, le musette
de la Porte Brancion.
Elles me quittaient pas des yeux comme je me mettais en colère.
Comme « paumé » à leur idée, je tenais
le maximum ! Branleur, timide, intellectuel et tout. Mais à présent
à la surprise, elles avaient les foies que je me tire. Si j'avais
pris de l'air, je me demande ce qu'elles auraient boutiqué ? Je
suis tranquille que la tante elle y pensait assez souvent. Comme sourire
c'était du frisson ce qu'elles me refilaient dès que je
parlais un peu de voyages...
La Mireille en plus du cul étonnant, elle avait des yeux de romance,
le regard preneur, mais un nez solide, un tarin, sa vraie pénitence.
Quand je voulais un peu l'hun àlier : «,Sans char! que je
lui faisais, Mireille! t'as un vrai nez d'homme!... » Elle savait
raconter aussi de très belles histoires, comme un marin elle aimait
ça. Elle a inventé mille choses pour me faire plaisir d'abord
et puis pour me nuire ensuite Ma faiblesse à moi c'est d'écouter
les bonnes histoires. Elle abusait voilà tout. Y a eu de la violence
entre nous pour terminer nos rapports, mais c'est qu'elle avait mille
fois mérité la danse et même que je l'étende.
Elle en a convenu finalement. J'étais vraiment bien généreux...
Je l'ai punie pour le bon motif... Tout le monde l'a dit... Des gens qui
savent...
Gustin
Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand
même qu'il s'arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics.
C'est sur les nuages qu'il s'orientait.
En quittant de chez lui il regardait d'abord tout en haut
« Ferdinand, qu'il me faisait, aujourd'hui ça sera sûrement
des rhumatismes! Cent sous! »... Il lisait tout ça dans le
ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu'il connaissait à
fond la température et les tempéraments divers.
Ah! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs!
Retiens! C'est du calomel tu peux le dire déjà! La jaunisse
est au fond de l'air! Le vent a tourné... Nord sur l'Ouest! Froid
sur Averse!... C'est de la bronchite pendant quinze jours! C'est même
pas la peine qu'ils se dépiautent!... Si c'est moi qui commandais,
je ferais les ordonnances dans mon lit!... Au fond Ferdinand dès
qu'ils viennent c'est des bavardages!... Pour ceux qui en font commerce
encore ça s'explique... mais nous autres?... au Mois?... A quoi
ça rime ?... je les soignerais moi sans les voir tiens les pilons!
D'ici même! Ils en étoufferont ni plus ni moins! Ils vomiront
davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles,
ni moins cons... C'est la vie!... Pour avoir raison Gustin, il avait vraiment
raison.
Tu les crois malades ?... Ça gémit... ça rote...
ça titube... ça pustule... Tu veux vider ta salle d'attente?
Instantanément? même de ceux qui s'en étranglent à
se ramoner les glaviots ?... Propose un coup de cinéma!... un apéro
gratuit en face!.... tu vas voir combien qu'il t'en reste... S'il; viennent
te relancer c'est d'abord parce qu'ils s'emmerdent. T'en vois pas un la
veille des fêtes... Aux malheureux, retiens mon avis, c'est l'occupation
qui manque, c'est pas la santé... Ce qu'ils veulent c'est que tu
les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois...
leurs gaz ... leurs craquements... que tu leur découvres des rapports
... des fièvres... des gargouillages ... des inédits!...
Que tu t'étendes... que tu te passionnes ... C'est pour ça
que t'as des diplômes... Ah! s'amuser avec sa mort tout pendant
qu'il la fabrique, ça c'est tout l'Homme, Ferdinand! Ils la garderont
leur chaude pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont
besoin! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça
n'a pas d'importance! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les
passionner, ils t'attendront pour mourir, c'est ta récompense!
Ils te relanceront jusqu'au bout. Quand la pluie revenait un coup entre
les cheminées de l'usine électrique : « Ferdinand!
D'un château l'autre
Pour parler franc, là
entre nous, je finis encore plus mal que ai commencé... Oh, très
bien commencé... je suis né, je le répète,
à Courbevoie, Seine... je le répète pour la millième
fois... après bien des aller et retour je termine vraiment au plus
mal... y a l'âge, vous me direz... v a l'âge!... c'est entendu
1... à 63 ans et mèche, il devient extrêmement ardu
de se refaire une situation... de se relancer en clientèle... ci
ou là!... je vous oubliais!... je suis médecin... la clientèle
médicale, de vous à moi, confidentiellement, est pas seulement
affaire de science ni de conscience ... mais avant tout, par dessus tout,
de charme personnel ... le charme personnel passé 6o ans? ... vous
pouvez faire encore mannequin, potiche au musée ... peut être?
... intéresser quelques maniaques, chercheurs d'énigmes?
... mais les dames? le barbon tiré quatre tringles, parfumé,
peinturé, laqué?... épouvantail 1 clientèle,
pas clientèle, médecine, pas médecine, il écoeurera
!... s'il est tout cousu d'or?... encore!... toléré? hmm!
hmm!... mais le chenu pauvre?... à la niche! Écoutez un
peu les clientes, au gré des trottoirs, des boutiques... il est
question d'un jeune confrère... « oh, vous savez, Madame
!.. Madame !... quels yeux! quels veux ce docteur il a compris tout de
suite mon cas!... il m'a donné de ces gouttes à prendre!
midi et soir !.. quelles gouttes!... ce jeune docteur est merveilleux!...
» Mais attendez un peu pour vous... qu'on parle de vous !... «
Grincheux, édenté, ignorant, crachotteux, bossu... »
votre compte est réglé!... le babil des dames est souverain!...
les hommes torchent les lois, les dames s'occupent que du sérieux
: L'opinion! une clientèle médicale est faite par les dames!...
vous les avez pas pour vous ?...sautez vous noyer! ... vos dames sont
débiles mentales, idiotes à bramer? ... d'autant mieux !
plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement
connes, plus souveraines elles sont !... rengainez votre blouse et le
reste 1... le reste on m'a tout volé à Montmartre!... tout!...
rue Girardon!... je le répète... je le répéterai
jamais assez 1... on fait semblant de pas m'entendre... juste les choses
qu'il faut entendre!... je mets pourtant les points sur les i... tout!...
des gens, libérateurs vengeurs, sont entrés chez moi, par
effraction, et ils ont tout emmené aux Puces!... tout fourgué!
... j'exagère pas, j'ai les preuves, les témoins, les noms
... tous mes livres et mes instruments, mes meubles et mes manuscrits!...
tout le bazar 1 ... j'ai rien retrouvé!... pas un mouchoir, pas
une chaise ! ... vendu même les murs!... le logement, tout!... soldés!
... « Pochetée »! tout est dit! votre réflexion!
je vous, entends!... bien naturelle! oh, que ça vous arrivera pas!
rien de semblable vous arrivera ! que vos précautions sont bien
prises !... aussi communiste que le premier milliardaire venu, aussi poujadiste
que Poujade, aussi russe que toutes les salades, plus américain
que Buffalo!... parfaitement en cheville avec tout ce qui compte, Loge,
Cellule, Sacrifie, Parquet!... nouveau Vrounzai comme personne !... le
sens de l'Histoire vous passe par le mi des fesses !... frère d'honneur?...
sûr ... valet de bourreau? on verra!... lécheur de couperet?
... hé! hé!
En attendant j'ai plus de « Pachon »... je me suis fait prêter
un Pachon pour liquider les ennuyeux, pas mieux!... vous les faites asseoir,
vous leur prenez leur « tension »... comme ils bouffent trop,
boivent trop, fument trop, c'est rare qu'ils se tapent pas leur 22 23...
maxima... la vie pour eux c'est un pneu... que de leur maxima qu'ils ont
peur... l'éclatement! la mort!... 25! là, ils s’arrêtent
d'être loustics! sceptiques! vous leur annoncez leur 23 !... vous
les revoyez plus! ce regard qu'ils vous jettent en partant! la haine!...
le sadique assassin que vous êtes! « au revoir! au revoir!...
»
Bon!... moi toujours avec mon Pachon je prends soin des amis... ils venaient
pour se marrer de ma misère... 22! 23 ! je les revois plus!...
mais tout résumé, sans broderie, je voudrais bien ne plus
pratiquer... cependant, durer je dois! diabolicum ! jusqu'à la
retraite! enfin, peut être?... Pas « peut être »
les économies! en tout ! tout de suite! et sur tout !... d'abord
le chauffage!... jamais plus de + 5° tout l'hiver dernier! nous sommes
certes très habitués !... entraînés! je veux!...
l'entraînement nordique! nous avons tenu là haut pendant
quatre hivers... presque cinq... par 25 au dessous... dans une sorte de
décombre d'étable... sans feu, sans feu absolument, où
les cochons moureraient de froid... je dis !... or donc, entraînés
nous sommes 1... tout le chaume s'envolait... la neige, le vent dansaient
là dedans! ... cinq ans, cinq mois à la glace!... Lili,
malade opérée ... et allez pas croire que cette glacière
était gratuite! pas du tout!... confondez rien!... j'ai tout payé!
les notes sont là, et signées par mon avocat... certifiées
par le Consulat... ce qui vous explique que je suis si raide! ... pas
seulement du fait des pirates de la Butte Montmartre ... les pirates de
Baltique aussi!... les pirates de la Butte Montmartre voulaient me saigner
que mes tripes dégoulinent la rue Lepic ... les pirates baltiques
eux voulaient m'avoir au scorbut ... que je laisse mes os en leur prison
la « Venstre »... c'était presque... deux ans en fosse,
trois mètres sur trois!... ils ont alors pensé au froid...
aux tourbillons du grand Belt... on a tenu 1 cinq ans et payés!
... en payant 1 j'insiste 1 vous pensez, mes économies ! ... tous
mes droits d'auteur!... partis petits! aux tourbillons!... plus les saisies
du Tribunal!. .. la rigolade que ce fut! oh, j'avais un petit peu prévu!...
une petite lueur !... mon complet, l'unique, je le garde, est de l'année
341 mon pressentiment!... je suis pas le genre Poujade, je découvre
pas les catastrophes 25 ans après, que tout est fini, rasibus,
momies!... je vous raconte pour la rigolade cette prémonition 341...
que nous allions vers des temps qui seraient durs pour la coquetterie...
j'avais un tailleur avenue de l'Opéra... « faites moi un
complet, attention! spécial sérieux!... Poincaré
1 supergabardine ! le genre Poincaré ! »
Poincaré venait de lancer sa mode! sa vareuse! une coupe vraiment
très spéciale... je fus servi!... le complet, je l'ai là...
toujours inusable 1... la preuves! il a tenu à travers l'Allemagne...
l'Allemagne 44... sous les bombardements 1 et quels! et à travers
les quatre années... de ces bouillabaisses de bonshommes, incendies,
tanks, bombes 1 de ces myriatonnes de décombres! il a un peu décoloré…
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